Le tourisme de masse a tué Bali : et après ?

Vue aérienne de Kuta à Bali avec trafic dense et constructions hôtelières massives au bord de mer

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En bref : En 2025, Bali a accueilli 7 millions de visiteurs étrangers pour seulement 4 millions d’habitants. Le tourisme de masse à Bali a produit embouteillages permanents, bétonisation des rizières et pollution plastique record. Des réponses existent — taxe touristique, moratoire hôtelier, initiatives citoyennes — mais elles se heurtent à des intérêts économiques considérables.

Il y a quelque chose d’étrange à vouloir visiter un endroit dont tout le monde dit qu’il est abîmé. Bali continue d’apparaître en tête des listes de destinations « à faire », des algorithmes aux agences de voyages, pendant que les habitants du sud de l’île décrivent une saturation qu’ils ne savent plus comment nommer. Ce paradoxe — continuer d’attirer alors que le modèle s’effondre — est au cœur de ce que Bali vit depuis une décennie.

Ce texte ne cherche pas à absoudre les voyageurs ni à accabler les infrastructures locales. Il tente de regarder en face ce qui a changé, ce qui tient encore, et ce qui pourrait fonctionner autrement.

Le chiffre qui résume le tourisme de masse à Bali

Foule de touristes devant les rizières en terrasses de Tegallalang à Bali avec files d'attente visibles
Les rizières de Tegallalang, patrimoine agricole balinais, sont devenues l’un des spots les plus saturés de l’île.

En 2025, Bali a enregistré 7 millions de visiteurs étrangers pour une population locale de 4 millions d’habitants. Ce déséquilibre démographique n’est pas qu’une curiosité statistique : il se traduit concrètement par une pression sur les ressources en eau, sur les sols agricoles, sur les infrastructures routières et sur le tissu social balinais.

Le village de Canggu illustre cette transformation mieux que n’importe quel graphique. Avant le tourisme de masse, c’était un village de rizières et de petits temples familiaux. Aujourd’hui, ses rues sont embouteillées en permanence par des scooters et des camions de livraison pour resorts. L’est de l’île résiste encore un peu. Mais pour combien de temps ?

L’urbanisation, accélérateur silencieux

La multiplication des constructions a produit des effets moins visibles mais tout aussi durables. Dans le seul village de Munggu, au sud de l’île, 400 villas ont été érigées depuis le début de l’année 2025. Ces bâtiments imperméabilisent les sols, perturbent les systèmes naturels de drainage et exposent des zones entières aux inondations lors des pluies tropicales. Les autorités locales reconnaissent elles-mêmes la part de responsabilité de ces aménagements dans l’aggravation des crues récentes.

La dépendance économique au tourisme joue aussi un rôle dans cette dynamique : de nombreux jeunes Balinais ont quitté les rizières pour des emplois dans le secteur hôtelier, rendant l’île encore plus tributaire d’un secteur aussi volatile qu’un marché boursier. Les attentats de 2002 et la pandémie de Covid-19 ont montré, chacun à leur façon, à quelle vitesse ce modèle peut s’effondrer.

Les zones les plus saturées du tourisme de masse à Bali

Zone Profil touristique Niveau de saturation
Kuta / Seminyak Plages, fête, shopping Très élevé toute l’année
Canggu Surf, coworking, brunch Élevé, en constante hausse
Ubud (centre) Culture, yoga, rizières Élevé en haute saison
Nusa Penida Nature, plongée En forte progression depuis 2020
Sidemen / Munduk Villages, randonnée Faible, encore préservé

La pollution plastique, symptôme visible du surtourisme

Plage de Bali envahie de déchets plastiques après la mousson avec bénévoles de l'ONG Sungai Watch en nettoyage
Chaque saison des pluies, des tonnes de plastique s’échouent sur les plages du sud de Bali. Des centaines de bénévoles s’organisent pour nettoyer.

Chaque mousson révèle ce que les hôtels en front de mer cachent le reste de l’année. Début janvier 2025, l’ONG Sungai Watch a collecté 25 tonnes de plastique en seulement six jours sur les plages du sud de Bali — un record absolu selon son fondateur Gary Bencheghib, qui décrit des accumulations atteignant un mètre de hauteur sur le sable. Ce que l’enquête de France 24 sur Sungai Watch documente n’est pas un incident ponctuel : c’est le résultat d’un problème structurel.

L’Indonésie produit 3,2 millions de tonnes de déchets plastiques non gérés chaque année. Bali, avec ses 372 rivières irriguant l’île, concentre une partie de ce flux. L’organisation Sungai Watch — fondée par trois Français ayant grandi sur place — a installé des barrières flottantes dans plus de 180 rivières et collecté plus d’un million de kilogrammes de plastique depuis sa création.

Ces chiffres impressionnent. Mais ils dessinent aussi l’ampleur réelle du problème : une ONG de quelques centaines de bénévoles ne peut pas compenser seule les effets d’un système d’élimination des déchets qui n’a jamais été dimensionné pour accueillir des millions de touristes supplémentaires.

Ce que les autorités tentent de faire — et ce qui coince

Panneau officiel à l'aéroport de Denpasar Bali indiquant la taxe touristique Love Bali en roupies indonésiennes
Depuis février 2024, une taxe de 150 000 roupies (environ 9 euros) est perçue à l’entrée de Bali pour les touristes étrangers.

Depuis février 2024, les visiteurs étrangers s’acquittent d’une taxe touristique de 150 000 roupies (environ 9 euros) à l’entrée de l’île. Les recettes sont censées financer la préservation culturelle et environnementale. Un moratoire sur les nouvelles constructions hôtelières, villas et discothèques a également été annoncé pour deux ans. D’après le reportage de RTS sur le surtourisme à Bali, une réglementation visant à protéger les rizières en terrasses de tout développement ultérieur est aussi prévue.

Ces mesures existent. Leur application est une autre affaire. Le groupe de défense de l’environnement Walhi résume la situation sans détour : « Bali est désormais bien trop construite, les espaces verts deviennent urbanisés », selon son directeur exécutif Made Krisna Dinata. Pour Walhi, le moratoire ne suffit pas — il faudrait une loi qui non seulement stoppe les nouvelles constructions mais protège aussi les terres agricoles encore disponibles.

La contradiction au sommet de l’État

Le président indonésien Prabowo Subianto a promis fin 2024 un deuxième aéroport international à Bali, avec l’objectif affiché de faire de l’île « la future Singapour ». Cette déclaration contredit directement les efforts locaux de régulation. Elle reflète une tension que les autorités balinaises connaissent bien : le tourisme fait vivre des dizaines de milliers de familles, mais ses nuisances pèsent avant tout sur ceux qui y habitent à l’année.

En 2026, le voyagiste Evaneos a pris la décision de stopper la promotion de huit sites parmi les plus surfréquentés de l’île — dont les rizières de Tegallalang, le monkey forest d’Ubud et les plages de Canggu — avec l’objectif de diviser par deux les visites vers ces spots d’ici 2030. Cette initiative de démarketing, comparable à celle menée par la même plateforme sur Santorin et Mykonos en Grèce, témoigne d’un changement de paradigme chez certains acteurs privés du secteur.

  • La taxe touristique de 150 000 roupies est en vigueur depuis février 2024 et peut être payée en ligne via le portail officiel Love Bali avant l’arrivée sur l’île.
  • Le moratoire sur les constructions hôtelières a été annoncé mais sans date précise d’entrée en vigueur au niveau législatif.
  • La circulaire n°07 de mars 2025 interdit aux touristes d’utiliser des plastiques à usage unique sur l’île, sous peine de sanctions financières.
  • Un projet de métro léger est à l’étude pour désengorger le trafic dans le sud de l’île.

Le Bali qui résiste au tourisme de masse

Village balinais de Munduk entouré de forêt tropicale et de caféiers avec temple hindou traditionnel au premier plan
Le village de Munduk, dans les collines du nord de Bali, illustre ce que le tourisme communautaire peut préserver.

Le nord de Bali reste largement épargné par la surfréquentation. La ville de Singaraja, ancienne capitale coloniale, propose une architecture fascinante avec quasiment aucun groupe organisé. Le lac Buyan et le lac Tamblingan, encadrés de forêts tropicales denses, n’apparaissent dans presque aucun circuit standard. Munduk, perché dans les collines, développe depuis quelques années un modèle de tourisme communautaire fondé sur la conservation et le bénéfice direct aux familles locales.

À l’est, Sidemen offre encore des rizières verdoyantes sans file d’attente et des homestays où les hôtes partagent un repas familial plutôt qu’un menu plastifié. Les rizières de Jatiluwih, classées au patrimoine mondial de l’Unesco, restent nettement moins fréquentées que celles de Tegallalang, malgré un paysage comparable.

Ce Bali-là ne disparaît pas d’un coup. Il se rétrécit progressivement, à mesure que les itinéraires Instagram standardisent les flux. Le choix de s’y rendre autrement — hors haute saison, dans les zones nord et est, en dormant chez l’habitant plutôt que dans un resort standardisé — modifie concrètement la répartition de la pression touristique. Ce n’est pas une posture morale. C’est une mécanique simple : si personne ne va à Tegallalang et que tout le monde va à Jatiluwih, le problème se déplace. La vraie dispersion des flux suppose que les voyageurs se répartissent sur l’ensemble du territoire, pas qu’ils adoptent un nouveau spot Instagram collectif.

Erreurs fréquentes des voyageurs face au surtourisme à Bali

  1. Partir en juillet ou août sans anticiper la saturation : la haute saison cumule les touristes européens et australiens, les files d’attente devant les temples et les embouteillages permanents dans le sud.
  2. Croire qu’un séjour dans un éco-resort suffit à « compenser » : le bilan carbone d’un vol Paris-Denpasar (environ 14 000 km) dépasse largement ce que des pratiques responsables sur place peuvent compenser.
  3. Concentrer tout le séjour sur le triangle Kuta-Seminyak-Ubud en croyant voir Bali : ce périmètre représente une fraction de l’île et absorbe l’essentiel de la pression touristique.
  4. Ignorer les comportements attendus dans les temples : tenue couverte, silence, respect des cérémonies en cours — des infractions de plus en plus fréquentes qui créent des tensions durables avec les communautés locales.

La question posée en titre de cet article n’appelle pas une réponse définitive. Bali n’est pas morte — ni en voie de l’être dans un sens littéral. Mais une partie de ce qui la rendait singulière s’est diluée dans le flux. Ce qui reste tient à des choix : ceux des autorités, ceux des opérateurs, ceux des voyageurs qui ont encore la possibilité de se demander, avant de réserver, ce qu’ils vont réellement chercher là-bas.

FAQ

Le tourisme de masse à Bali a-t-il vraiment dépassé la capacité d’accueil de l’île ?

En 2025, Bali a accueilli 7 millions de visiteurs étrangers pour une population de 4 millions d’habitants. Les infrastructures routières, hydrauliques et de gestion des déchets sont toutes en situation de surcharge documentée, notamment dans le sud de l’île.

La taxe touristique de Bali change-t-elle vraiment quelque chose ?

La taxe de 150 000 roupies (environ 9 euros), en vigueur depuis février 2024, finance en théorie la préservation culturelle et environnementale. Mais son montant est trop faible pour freiner les flux et son application reste inégale selon les points d’entrée.

Quelles zones de Bali échappent encore au tourisme de masse ?

Le nord de l’île — Munduk, Singaraja, les lacs Buyan et Tamblingan — reste largement préservé. À l’est, Sidemen et Amed attirent peu de touristes. Ces zones offrent une immersion plus authentique, à condition de réserver tôt car l’offre d’hébergement y est limitée.

Faut-il éviter de partir à Bali pour des raisons éthiques ?

La réponse n’est pas binaire. Partir en basse saison, loger chez l’habitant, éviter les huit sites les plus saturés et respecter les codes locaux réduit concrètement l’impact. Se concentrer sur le triangle touristique classique en plein été aggrave, en revanche, une situation déjà tendue.

Que fait concrètement l’ONG Sungai Watch pour lutter contre la pollution à Bali ?

Sungai Watch installe des barrières flottantes dans les rivières balinaises pour intercepter les déchets plastiques avant qu’ils n’atteignent l’océan. Depuis sa création, l’organisation a collecté plus d’un million de kilogrammes de plastique via plus de 180 barrières actives.